Singapour
Chan Lye Choon debout
à côté de la première
DS19 importée à
Singapour par son
agence Citroën, The
Eastern Auto Co., Ltd. Au
volant, peut-être Freddie
Pope, fondateur du
Singapore Motor Club,
qui avait semble-t-il son
propre bureau chez
Eastern Auto (photo de
presse datée du 11
Juillet 1956, Singapore
Press Holdings).
Mais commençons par un peu d'histoire. La
première mention de Citroën dans la presse
locale apparaît dans une publicité de 1920 pour
le modèle 10HP, publiée par "l'agent exclusif
pour les Etablissements des Détroits, les F.M.S.
et le Siam, Malcolm Beranger". M. Beranger, un
négociant installé au Siam (la Thaïlande
d'aujourd’hui), créa un peu plus tard cette même
année une autre compagnie à Singapour,
appelée "International Motors", afin de
développer ses importations automobiles, et il
étendit son portefeuille à d'autres marques telles
Sunbeam, Renault, Studebaker, Berliet et
plusieurs autres. Mais la société fut vendue en
1922, puis liquidée en 1923, et M. Beranger finit
par s'en retourner au Siam, en 1931. Pendant
ce temps, en octobre 1921, une autre société,
appelée "The Eastern Auto Company" (Société
Automobile de l'Est), fut établie par Tan Teck
Yew et Chan Swee Hong, deux hommes qui
avaient auparavant travaillé pour Wearnes,
l'importateur local de Ford. A la fin de l'année
suivante ils avaient acquis les droits de
représentation de la marque Citroën pour les
Etablissements des Détroits et les F.M.S. (les
Etablissements des Détroits et les Etats Malais
Fédérés étaient des territoires et protectorats
britanniques dans ce qui est aujourd'hui la
Malaisie). Plus tard, Tan Teck Yew se
désengagea afin de créer sa propre affaire,
"Singapore Motors", avec pour objectif
d'importer les véhicules de marque Opel,
laissant Chan Swee Hong seul à la tête
d'Eastern Auto.
  
Ci-dessus: la toute première publicité Citroën dans la
presse singapourienne, pour le modèle "10HP, l'auto
qui ne vieillit jamais" (17 juillet 1920, Straits Times).

Ci-dessous : une notice sur la création de "The Eastern
Auto Company" par Tan Teck Yew et Chan Swee Hong,
"ingénieurs et importateurs automobiles" (1er octobre
1921, Singapore Free Press).
A gauche: Chan Swee Hong (1890-1950), co-fondateur d'Eastern Auto
(doc. Shane Lim, non daté).
Ci-dessous: Eastern Auto promeut la 12.1 HP en provenance de Slough
(Grande-Bretagne), "le meilleur rapport qualité-prix qu'on peut trouver
sur la route". Des distributeurs sont mentionnés à Kuala Lumpur, Ipoh
et Penang (30 juin 1927, Straits Times).  
Swee Hong et son épouse Maria
eurent quatre fils:

- Lye Soon, qui, comme son père,
fut comprador pour la Banque de
l'Indochine. Il ne fut pas impliqué
dans Eastern Auto, mais son fils
Lionel était coureur automobile, et
connut une fin tragique lors du
Grand Prix de 1972.
- Lye Huat, qui avait été envoyé en
formation mécanique en Angleterre
chez le constructeur automobile  
Armstrong, et qui devint
Responsable Atelier chez Eastern
Auto. Lui aussi fit des courses, mais
il fut rapidement éclipsé par son
flamboyant cadet Lye Choon. Il
quitta Eastern Auto en 1956 ou
1957.       
- Lye Choon, connu également sous
le nom de LC Chan, qui prit le
contrôle d'Eastern Auto à la mort de
leur père en 1950. Il aimait les
voitures rapides, et connut la
célébrité quand il gagna le Grand
Prix de Macao de 1958 au volant de
son Aston Martin DB3S. Son fils
Colin travailla également chez
Eastern Auto.
- Lye Koon, qui fut comptable chez
Eastern Auto. Son fils David a
encore aujourd'hui un garage, où il
prépare des voitures à la course, en
compagnie de son fils Brian.
A gauche: Aston Martin et Lagonda, deux marques britanniques d'automobiles
sportives, furent ajoutées au portefeuille d'Eastern Auto. Elles ne se vendirent
pas, mais Lye Choon voulait pouvoir les conduire en course (23 octobre 1954,
Singapore Free Press).

Ci-dessus : The Eastern Auto Co., Ltd, sur Orchard Road, en 1959. Il y avait un
showroom, assez grand pour contenir quelques voitures, un magasin pour
les pièces de rechange, une pompe à essence. On avait accès à l'atelier par
l'arrière. En 1961 l'agence fut transférée dans un espace plus réduit, sur
l'avenue Clemenceau juste à côté (photo de presse datée du 5 mai 1959,
Singapore Press Holdings).
Ci-dessus: Maria Chow, l'épouse de Swee Hong, originaire de l'Annam
(Vietnam), devant une Citroën (doc. Shane Lim, non daté).

Ci-dessous : Lye Huat prend fièrement la pose devant sa Traction,
manifestement à la suite d'une victoire dans une course locale (doc. Eli
Solomon, non daté). .
Lye Huat et Lye Chan se mirent à la
course automobile vers 1950, et ils
devinrent rapidement connus comme
les "frères Citroën", bien que n'étant
pas les seuls à utiliser ces Traction
"passe-partout". Il s'agissait
principalement de courses d'économie
(sponsorisées par des fabricants
d'essence comme Shell ou Mobil), de
gymkhanas, de rallyes et de courses
de côte. Au-delà des capacités propres
à la voiture, c'était bien de l'agilité du
conducteur que dépendait son succès:
agilité à jouer avec le règlement, par
exemple en dissimulant un réservoir
d'essence supplémentaire... Mais Lye
Choon aimait les voitures rapides, et
afin de les conduire lui-même, il ajouta
bientôt les marques Aston Martin et
Lagonda au portefeuille d’Eastern
Auto.   
Ci-dessus: une course locale, avec Lye Huat à côté d'une 2CV, sur
ces deux photos non datées (Shane Lim). La Traction immatriculée
S68 est toujours en usage à Singapour à ce jour, me rapporte-t-on.  
Ci-dessus à droite : Eastern Auto fête la victoire d'une Citroën de
106,000 miles et 6 ans d'âge dans le Shell Motor Rally, aux mains
de A. Brazier et P.H. Stewart, tous deux membres du Perak Motor
Club (15 janvier 1956, Straits Times).
Ci-dessous : La Traction de Lye Choon, photographiée pendant le
"Gapp Hill Climb" (course de côte) organisé à Singapour le 24
octobre 1954. Il remporta la victoire dans la catégorie "voitures de
série" ("Citroenian", janvier 1955, doc. Brian Drummond).     
En juillet 1956, moins d'un an après son lancement
fracassant lors du Salon de Paris d'octobre 1955,
Lye Choon parvint à importer une DS19, "la voiture
de demain pour les routes d'aujourd’hui", comme
le clamait la publicité. Cette toute première DS
singapourienne fut gardée par Lye Choon pour
son usage personnel ; le numéro de plaque "S200",
court et commençant par un "S" comme
"Singapour", étant tout-à-fait typique de lui
selon ses descendants.   
Ci-dessus à gauche: on annonce que la
"sensationnelle DS19 2-litres", la "voiture
de demain pour les routes d'aujourd’hui"
sera présentée au public lors du tout
premier Salon Automobile de Singapour
(4 juillet 1956, Straits Times).

Ci-dessus à droite: une autre photo de
presse de cette première DS19, datée
du 11 juillet 1956 (Singapore Press
Holdings).

A gauche: une vue du Salon de 1956, avec
"en premier plan, la nouvelle Citroën, un
beau travail d'aérodynamique", selon le
journaliste (Straits Times, 8 juillet 1956)
A droite: plusieurs mois plus tard, la DS19 devient
disponible pour les acheteurs singapouriens, à qui
Eastern Auto conseille de "réserver maintenant pour éviter
d'être déçu" (25 mars 1957, Straits Times).
Ci-dessus et ci-dessous : le journaliste automobile
Graham Short, dans une revue complète et très positive de
la DS19, précise que "seulement 3 d'entre elles sont
parvenues à Singapour". Son article montre également
ces deux photos de presse, datées du 7 mai 1957
(Singapore Press Holdings).  
Lye Choon ne perdit pas de temps, et
engagea sa DS19, puis une ID19, qu'il avait
commencé à importer en 1958, dans des
courses locales. Pour la première, le Malayan
Mobilgas Economy Run d'avril 1958, il
espérait que le système hydraulique unique de
la DS lui donnerait un avantage sur les routes
inondées. La course fut ironiquement annulée
à cause de trop fortes pluies.
Ci-dessus à gauche: la première participation d'une DS dans une course à Singapour et au Malaya. Lye Choon "espère
qu'il pleuvra", comme le dit le titre de l'article, car le système hydraulique de sa voiture pourrait lui donner un avantage sur
les routes inondées (3 avril 1958, Singapore Free Press).
Ci-dessus à droite: Conduire la nouvelle ID19, "indubitablement une auto qui a du caractère", c'est "comme rouler sur un
nuage" (12 octobre 1958, Straits Times).

Ci-dessous à gauche : Lye Choon dans sa DS19 pendant la course Mobilgas ; mais curieusement la voiture n'a pas la
même couleur que dans l'article mentionné précédemment ("Citroenian", Mai 1958, doc. Brian Drummond).
Ci-dessous à droite : Lye Choon pendant le "Princess Elizabeth Estate Sprint". Il termina second derrière une Alfa
Roméo (couverture de "Citroenian", septembre 1958, doc. Rex Carkeek).
Ci-dessus à gauche: aux mains du Néo-Zélandais Rex Carkeek (debout à gauche, avec les jumelles), la propre ID19 de
Lye Choon termina 5ème de la course annexe "voitures de série" du Grand Prix de Macao de 1958, alors que Lye Choon
(avec la couronne de fleurs) connut la gloire en remportant le Grand Prix lui-même, au volant de son Aston Martin DB3S
("Citroenian", janvier 1959, doc. Brian Drummond).
Ci-dessus à droite :" Mister Macao" Lye Choon sur la ligne d'arrivée du Malayan Mobilgas Economy Run de 1959, avec
son ID19, qui finit deuxième de sa catégorie. Il envoya cette photo au Club Citroen anglais, dont il était membre. Plusieurs
autres pilotes utilisèrent ainsi une DS ou une ID dans des courses locales, jusqu'aux environs de 1960 ("Citroenian", mai
1959, doc. Brian Drummond).
Ces photos de presse illustrent
bien le système de suspension
hydraulique de la DS. Le petit
badge à l'avant indique
l'appartenance de Lye Choon au
British Racing Drivers’ Club. Il aurait
été le premier "non-caucasien"
accepté dans ce club très élitiste,
suite à sa victoire à Macao (avril
1960, Singapore Press Holdings).
La version "station wagon" (break) fut testée
par des journalistes locaux en  septembre
1960, puis rendue disponible pour la vente
l'année suivante. Il n'y eut presque pas de
ventes.  
Ci-dessus: une publicité pour la
"station wagon ID19" vante les qualités
reconnues de l'auto (7 août 1961,
Straits Times). Un premier exemplaire
avait été montré aux journalistes
presqu'un an auparavant (les 3 photos
de droite, septembre 1960, Singapore
Press Holdings).
A gauche: Sur cette
publicité de 1961,
Eastern Auto donne
une nouvelle
adresse sur
Clemenceau
Avenue, juste à côté
d'Orchard Road,
dans un espace
plus restreint ; ainsi
que l'adresse d'un
atelier sur Valley
River Road (26
septembre 1961,
Straits Times).

A droite: la nouvelle
Ami 6 vient compléter
la gamme. Un autre
distributeur est
ajouté, à Trengganu
(14 août 1962, Straits
Times).

Ci-dessous à
gauche : l'ID19 de
1965 est "toujours à
la mode"... (12 mai
1965, Straits
Times).

Ci-dessous à
droite: "La nouvelle
DS21 est rapide,
sûre et confortable",
dans cette publicité
de 1966 (12 janvier
1966, Straits Times).
Bien que les chiffres de vente ne sont pas
connus, il est clair que la DS n'a pas eu de
véritable succès à Singapour et au Malaya. Il
est aussi évident que Lye Choon s'intéressait
plus à la belle vie et à la course automobile
qu'à la pérennité de ses affaires, et en 1967 il
dut faire face à la banqueroute. Nous verrons
dans la seconde partie de cette histoire
comment un autre homme d'affaires, Henry
Ang, tenta alors de ranimer la marque:
  
Remerciements à David Chan et Shane Lim, membres de la famille Chan; à Rex Carkeek,
ancien pilote et ami de Lye Choon; à Brian Drummond, Président du club Citroën britannique,
ainsi qu'à Eli Solomon, collectionneur et éditeur du magazine singapourien d’autos anciennes
"Rewind", pour avoir bien voulu partager leurs photos et précieux souvenirs. Les documents
de Singapore Press Holdings et les archives de presse de Singapour sont reproduits avec
leur permission (tous droits réservés, et ils n'ont pas l'air de plaisanter avec ça).
L'histoire de Citroën à Singapour est intimement liée à celle de la famille Chan, et
particulièrement à celle de Lye Choon, le célèbre pilote automobile. Avec son frere Lye Huat, il
hérita de la concession de leur père en 1950, et ils se virent surnommés les "Frères Citroën"
quand ils commencèrent à gagner des courses en Traction.
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Dans ce qui était essentiellement un marché britannique, Citroën connut rapidement le
succès. En 1928, la marque française était en première place des ventes, devant Morris
Conley, Fiat, Erskine, Chevrolet, Ford, Overland et Morris Oxford, avec 54 autos vendues
durant les cinq premiers mois de l’année ! (L'Eveil Economique de l'Indochine, 2 dec 1928)
Page créée le 04/04/2012, révisée le 15/11/2014